Curtis Mayfield - There’s no place like America Today
Un invité spécial sur DiscoBlog aujourd’hui. Alain K., maître du blog La Boîte à Image que j’apprécie beaucoup, nous fait aujourd’hui l’honneur d’un petit billet sur DiscoBlog. Et pour une fois, on y parle plus d’images que de sons…
Quand François H. m’a demandé d’écrire un billet pour son DiscoBlog - un jour, un disque???, je me suis demandé de quelle pochette des Beatles, des Stones, du Floyd, de Marley ou de Lou Reed j’allais parler. Et puis non, c’était trop facile, trop attendu.
Un disque de jazz ? Là aussi, entre les Blue Note et les Verve, il y avait matière. Et pourquoi pas l’une des plus atroces pochettes de jazz jamais imprimées ? Let’s Get Acquainted with Jazz (For People Who Hate Jazz) de Jimmy Rowles aurait pu faire l’affaire.
Mais non. J’ai choisi un disque ancien, oublié, au contenu sans intérêt et dont la pochette m’a toujours plu même si j’en connais l’histoire. Il s’agit de :
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There’s no place like America Today par Curtis Mayfield, 1975
Une bien belle illustration, en vérité, quoique pas tout à fait originale. Le design est dû à un certain Lockart (peut-être
s’agit-il du nom d’une entreprise), dont on se demande en quoi il a pu consister. La peinture, elle, est de Peter Palombi. Examinons donc son travail.
Il s’agit en fait de la reprise d’une célèbre photographie de Margaret Bourke-White :
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On pourrait penser que cette image nous montre des chômeurs et/ou des sans-abri faisant la queue à une soupe populaire. Margaret Bourke-White, saisissant l’humour noir (sans jeu de mots) de la situation, les aurait capturés sur la pellicule alors qu’au-dessus d’eux se dressait une publicité gouvernementale vantant les mérites de l’American Way of Life.
C’est bien ainsi qu’est, le plus souvent, décrite cette image :
« The photograph is simple but effective : a group of unemployed black men are queued in a breadline beneath a billboard depicting a happy white family. »
Sauf que voilà, il ne s’agit pas tout à fait de cela. Alors précisons le contexte.
Prise au début de février 1937, cette photographie s’intitule At the Time of the Louisville Flood (Lors de l’inondation de Louisville). Il s’agit donc de sinistrés faisant la queue pour obtenir des vivres de la part de la Croix-Rouge (et l’on remarquera au passage qu’il est assez peu courant d’attendre du pain avec un seau dans la main???)
Entre la fin de janvier et le début de février 1937, des pluies incessantes firent en effet déborder le fleuve Ohio, qui recouvrit 60% de Louisville (Kentucky). Ce fut l’une des plus importantes inondations qu’eurent à subir les Zétazuniens.
Plus tard, on oublia quelque peu le contexte et cette photo devint, peu ou prou, l’une des images phares de cette période de l’Histoire des Zétazunis, celle de la Grande Dépression et du New Deal. Exit l’inondation, il ne reste plus que des chômeurs noirs (unemployed black men) faisant la queue à une soupe populaire (queued in a breadline).
Revenons maintenant à la pochette de Curtis Mayfield et comparons-la avec la photo de Margaret Bourke-White.
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Sur la pochette, le cadre de l’image a été un peu resserré.
Le sens de la file a été inversé mais les personnages restent inchangés.
La phrase World’s Highest Standard of Living a été remplacée par le nom de Curtis Mayfield.
Pour s’accorder avec le format carré, des immeubles ont été ajoutés en arrière-plan.
Sur le panneau, le slogan a été modifié : There’s no way like the American Way est devenu There’s no place like America Today.
Le resserrement du cadre a fait disparaître le chien du panneau ; la petite fille à l’arrière est devenue petit garçon ; la mère a perdu son sourire.
Alors, finalement, que nous dit cette pochette ? Eh bien elle nous affirme qu’il n’y a, pour la population noire amerlocaine, aucune
différence entre la période de la Grande Dépression des années 30 et celle des années 1970. L’arrogance des Blancs nantis
(Papa-Maman-Garçon-Fille et Grosse Berline) est encore pire, peut-être, qu’avant : l’espèce de naïveté qui s’affichait sur leurs lèvres des années 30 n’est plus unanime, ainsi que nous le dit ce visage impassible, voire dédaigneux de la femme qui voit peut-être la file des sans-abris mais qui se refuse à les regarder.
Les pauvres Noirs, qui dans les années 30 allaient encore dans le sens du progrès espéré, dans le sens de l’Histoire ??? c’est-à-dire de la gauche vers la droite, puisque tel est notre sens de lecture ??? s’en retournent maintenant dans un mouvement de droite à gauche qui ne peut être qu’un refus des valeurs américaines, voire un retour aux origines. Ainsi, même des mouvements tels que le Black Power se verraient disqualifiés (nous sommes dans les années 70). Il n’y a plus d’espoir,
plus rien sauf un quignon de pain au bout de la file.
Et l’ignominie du slogan gouvernemental, qui vantait-vendait l’image d’une Amérique forte alors en pleine récession économique, est remplacée par cet ironique constat : There’s no place like America Today.
?????????
Il faut dire encore quelques mots de la photo de Margaret Bourke-White :

Ce panneau publicitaire avait également été photographié deux fois en 1937 aussi par Arthur Rothstein, à Birmingham (Alabama) :
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Son absence de tout personnage, hélas, ne résista pas à la photographie de Margaret Bourke-White. En novembre 1939, Dorothea Lange prit elle aussi une photo similaire :

La légende dit : Campant sous la pluie derrière un panneau publicitaire, trois familles, quatorze enfants. Sur la route 99. Près
de Famosa (ou Vamosa), Kern County, Californie.
Le Travel While You Sleep est là aussi assez ironique, mais les personnages ne sont pas à l’avant-plan et cette photo ne détrôna jamais le There’s no way like the American Way???
En 1944, Arthur Rothstein (encore lui) prit cette photographie :

Clin d’??il à celle de Margaret Bourke-White, elle est titrée :
Piscine improvisée pour enfants d’ouvriers d’usines métallurgiques à Pittsburgh, Pennsylvanie.
Petite réflexion en prime :
1. Le gouvernement amerlocain commande une affiche à une agence publicitaire qui confie l’exécution de l’image à l’un de ses
illustrateurs ;
2. Margaret Bourke-White photographie cette affiche commandée par le gouvernement amerlocain à une agence publicitaire qui confia l’exécution de l’image à l’un de ses illustrateurs ;
3. Peter Palombi peint une pochette de disque reprenant la photo de Margaret Bourke-White qui représente cette affiche commandée par le gouvernement amerlocain à une agence publicitaire qui confia l’exécution de l’image à l’un de ses illustrateurs ;
4. Ce blogue publie l’illustration de Peter Palombi pour cette pochette de disque reprenant la photo de Margaret Bourke-White qui représente cette affiche commandée par le gouvernement amerlocain à une agence publicitaire qui confia l’exécution de l’image à l’un de ses illustrateurs.
Question : Comment s’appelait l’illustrateur et quel était son salaire hebdomadaire ? Le gagnant recevra un paquet de shamallows 100% chimiques.
Lien
Des extraits de cet album de Curtis Mayfield peuvent être écoutés par ici, entre autres. Mais ce n’est pas indispensable !
Ce billet est publié conjointement sur La Boîte à Images.











juillet 13th, 2007 10:10
Article très intéressant, d'autant que je ne connais pas cet album de Curtis Mayfield.
La boite à image fait maintenant partie de mes bookmarks :)