The Sound of Silence

Ou comment, entre New-York et Los Angeles, l’Amérique s’est inventé un son Folk-Rock et une contre-culture…

New-York. Etats-Unis. Automne 1964.

Voyage le temps. On va donc faire un tour en 1964, du côté de New-York et de l’Amérique triomphante. Cette année-là, deux jeunes garçons, copains d’enfance, décident de tenter l’aventure musicale et de monter un petit duo folk. Ils n’en sont pas à leur coup d’essai : en 1957 déjà, les deux mêmes potes s’étaient essayés à l’enregistrement de quelques pistes sous le nom de Tom & Jerry. L’aventure s’était soldée par un flop et chacun s’en était retourné à ses études.
Pour cette tentative, ils utiliseront cette fois leurs véritables noms. Le duo qu’ils forment, ce sera Simon &  Garfunkel, et l’album qu’ils ont en tête d’enregistrer sera composé de ballades simples, de reprises de quelques grands folk-singers américains. Leur recette du succès tient en deux voix et deux guitares, rien de plus… C’est doux, c’est très sage, rien qui ne ferait hurler les adolescentes. Une recette propre à la folk américaine, comme les Everly Brothers en ont eu le secret dans les années 50… On est bien loin de la folie qui gagne la Grande-Bretagne au même moment…

Simon & Garfunkel - 1964

Wednesday Morning, 3 A.M. – c’est le nom de l’album – est produit par Tom Wilson. Producteur tourné traditionnellement vers le Jazz, il s’intéresse à la folk depuis le début des années 60. On lui doit notamment d’avoir accompagné Bob Dylan sur l’un de ses albums majeurs : The Times They Are a-Changin’… C’est dire si le lascar s’y connaît !
Tom Wilson sera plus tard l’un des accompagnateurs de la grande mutation de Bob Dylan vers le rock avec l’album Highway 61 Revisited et le cultissime Like a Rolling Stone. Mais ça, ce sera en 1965… pour l’instant Tom Wilson s’intéresse surtout au sort de nos deux amis new-yorkais.

Simon & Garfunkel - Wednesday Morning, 3 A.M.Wednesday Morning, 3 A.M. est un album folk… on n’y trouve pour tout dire que deux voix et deux guitares. Derrières quelques compositions originales de Paul Simon se cachent quelques belles reprises de classiques de la folk. On y trouve entre autres un The Times They Are a-Changin’… de Bob Dylan, que Tom Wilson aura rapidement recyclé (les deux enregistrements, celui de Dylan et celui de Simon & Garfunkel, ont 8 mois d’écart à tout casser) et un très joli Last Night I Had the Strangest Dream d’Ed McCurdy que Pete Seeger aura popularisé une décennie plus tôt. Le morceau est dans l’air du temps : l’engagement américain au Viet-Nam s’intensifie depuis 1961 et les hymnes pacifistes commencent à avoir le vent en poupe auprès de la jeunesse ricaine.

L’album sort juste au plus mauvais moment possible… Depuis décembre 1963, les Etats-Unis sont sous le choc : la première diffusion radio de I Want to Hold Your Hand des Beatles provoque l’hystérie ! Le morceau est en tête de quasiment tous les charts en janvier 1964… et le 4 avril de la même année, ce sont 5 morceaux des Beatles qui squattent les 5 premières places du  Billboard Hot 100 ! La British Invasion, cette vague de popularité des groupes anglais dans les charts américains, vient de débuter… et la place laissée à la folk de Simon & Garfunkel se réduit comme peau de chagrin. Sans réelle surprise, l’album et ses deux premières tentatives de singles sont des échecs…

The Paul Simon SongbookLas, le duo se sépare une nouvelle fois. Art Garfunkel retourne à ses études une fois de plus. Paul Simon, lui, conscient qu’il se passe quelque-chose de grand, musicalement au Royaume-Uni, va tenter une aventure solo de l’autre côté de l’Atlantique. Il y enregistre un album solo – The Paul Simon Songbook – qui sort uniquement au Royaume-Uni en août 1965. On y retrouve des compositions personnelles du chanteur américain, comme I am a Rock, April Come She Will, Flowers Never Bend in the Rainfall ou Patterns. Paul Simon y chante bien entendu en solo et commence à tourner en Europe, où l’album Wednesday Morning, 3 A.M. n’a pas encore été commercialisé…

Mais c’est au Etats-Unis que les choses vont se jouer. Tom Wilson lui n’a pas lâché l’affaire et reste persuadé qu’il y a quelque chose à faire avec Simon & Garfunkel… Son flair ne va pas le tromper.
D’abord, il reste attentif à la réception de ses poulains par les radios locales… et repère qu’au printemps 1965 plusieurs radios de Boston et de Floride commencent à programmer assez fréquemment The Sound of Silence, dernier morceau de la face A de l’album. Il sent l’opportunité et s’interroge sur la meilleure façon de transformer l’essai. La révélation va venir de Californie…

Los Angeles. Etats-Unis. Printemps 1965

Avril 1965. Un groupe totalement inconnu du grand public sort son tout premier single : Mr. Tambourine Man. Le groupe, ce sont les Byrds, et ce single est emprunté au répertoire de Bob Dylan. Encore lui…
The Byrds, c’est avant tout l’histoire de deux grands fans des Beatles : Gene Clark et Jim McGuinn qui tentent début 1964 de reconstituer le son des Fab Four lors de concerts sur la côte ouest des Etats-Unis. Très vite rejoints par un troisième acolyte – David Crosby – un trio se forme et comment à se trouver une première identité en chantant à l’unisson des reprises des Beatles ou, plus rarement, des compositions de leur cru. Clark et McGuinn ont des voix totalement complémentaires. Crosby, légèrement au-dessus, arrive telle une cerise sur le gâteau sur ce couple vocal. Le groupe s’appelle alors The Jet Set

Mr. Tambourine ManLe trio est vite repéré par un manager de Los Angeles, Jim Dickson. Plus porté sur le bluegrass et la folk, Dickson entend bien expérimenter différents styles de musiques avec ses nouveaux poulains. Et parmi ces expérimentations, il y a cette fameuse reprise de Bob Dylan.
Début 1965, Dickson a en effet mis la main sur la acetate, une démo de studio, de Mr. Tambourine Man. Bob Dylan a enregistré le morceau quelques mois plus tôt, en juin 1964, avec Ramblin’ Jack Elliott – figure de la musique folk américaine – sous la houlette de… Tom Wilson. Mais Dylan trouve que cette version ne rend pas justice à la beauté, et surtout à l’engagement, du texte et refuse de la voir sur la tracklist de Another Side of Bob Dylan, son quatrième album alors en cours de préparation. Le morceau sera ré-enregistré quelques semaines plus tard lors de sessions du prochain album de Dylan – Bringing In All Back Home –  qui sortira dans les bacs à la fin du mois de mars 1965.

En attendant, Gene Clark, Jim McGuinn et David Crosby s’approprient le morceau. Pas convaincus pour un sous au départ, ils se laissent séduire par Jim Dickson et commencent à travailler leur version. L’alchimie des trois voix fait merveille et Dickson est convaincu qu’il tient là un nouveau son. Mr. Tambourine Man doit être, et sera, le premier single de The Byrds. Le groupe s’est d’ailleurs renommé entre temps : Byrds pour évoquer le nom d’un animal, et avec un « Y » pour y glisser une faute… comme les Beatles. Hommage de fans au groupe qu aura inspiré une grande partie de la scène américaine en 1965.
L’enregistrement commence en janvier 1965, 5 jours après que Dylan ait mis en boîte sa version définitive du morceau. Si les voix des trois Byrds sont réglées comme un métronome, seul McGuinn est suffisamment au point avec sa guitare pour tenter l’enregistrement. Jim Dickson embauche différents musiciens de session – un groupe nommé The Wrecking Crew – qui a l’habitude des studios de Los Angeles et travaillé notamment avec Phil Spector. Et sur du lourd s’il vous plaît : Be My Baby des Ronettes ou You’ve Lost That Lovin’ Feelin’ des Ritgheous Brothers, rien que ça. L’unisson des instruments est au niveau de l’unisson des voix. Bob Dylan reconnaîtra lui-même que d’une chanson folk, les Byrds ont fait quelque chose de dansant.

Avec ce morceau, qui sort en single début avril 1965, et avec l’album Mr. Tambourine Man, qui sort lui en juin, The Byrds deviennent la sensation musicale de Los Angeles. Les reprises (All I Really Want to Do, toujours de Dylan, ou The Bells of Rhymney de Pete Seeger et Idris Davies) sont magnifiées par le trio de voix. Et les compositions originales, dont I’ll Feel a Whole Lot Better et Here Without You signés Gene Clark, explorent des univers sonores inconnus jusqu’ici. Pour qualifier le son des Byrds, la presse musicale américaine ira jusqu’à inventer un nouveau terme : le Folk-Rock.

Un second album, Turn! Turn! Turn!, sortira en décembre 1965 dans la même veine, et la chanson titre de cet album deviendra le symbole même du Folk-Rock et de la musique californienne pour longtemps. C’est encore une fois une reprise d’un morceau de Pete Seeger, librement adapté du livre de l’Ecclésiaste. Ses paroles, et surtout sa conclusion – A time for peace, I swear it’s not too late – résonnent particulièrement auprès des jeunes de Los Angeles, alors que le pays s’enfonce dans la guerre du Viet-Nam. La contre-culture américaine et le mouvement hippie prennent littéralement corps autour des Byrds. Une pierre angulaire de la musique américaine des années 1960 est posée !

New-York. Etats-Unis. Automne 1965.

Retour à New-York, septembre 1965. Tom Wilson suit donc son intuition : en mêlant l’hymne de Simon & Garfunkel et les nouveaux sons des Byrds, il y a certainement moyen d’obtenir quelque chose… En juin 1965, alors que Garfunkel est toujours à ses études et Paul Simon toujours en Angleterre, il fait enregistrer une partition de guitare électrique et une autre de batterie et superpose tout cela au morceau original de The Sound of Silence. Le single sort en septembre 1965 et le succès est immédiat. Les radios s’arrachent ce nouveau son de Simon & Garfunkel et adoptent immédiatement ce texte à la limite de l’idéologie hippie. Avec ses vagues échos anti-consuméristes, à contre-pied de la culture américaine des fifties, le morceau devient lui aussi le symbole de son époque.

En urgence, Paul Simon rentre d’Angleterre et rejoins Art Garfunkel en studio pour enregistrer un nouvel album. Les sessions débutent en décembre 1965 et parmi les morceaux enregistrés, on en compte beaucoup issues de l’album solo que Paul Simon avait enregistré à Londres, notamment I Am a Rock, Leaves That Are Green ou encore April Come She Will. L’album qui résulte de ces sessions sort en janvier 1966. Astucieusement nommé Sounds of Silence, il surfe sur le succès de son morceau titre et propose d’ailleurs en ouverture la version remixée de The Sound of Silence. La matière première du songbook de Paul Simon servira encore pour le prochain album du duo, Parsley, Sage, Rosemary and Thyme, qui sort en octobre 1966. Viendra ensuite Bookends en 1968.

Entre temps, Simon & Garfunkel auront bénéficié, pour asseoir leur popularité, de l’immense caisse de résonance qu’est le film The Graduate de Mike Nichols, sorti en 1967. Les deux chanteurs signeront, presque par hasard, la bande originale quasi-complète du film…

Tom Wilson, lui,  aura cédé sa place de producteur du groupe. Il continuera une carrière fulgurante à la fin des années 1960 en travaillant notamment sur le premier album de The Mothers of Invention – même s’il est reconnu que l’imposant Frank Zappa lui laissera peu de place – puis le premier album du Velvet Underground où son nom sera cette fois évincé par celui d’Andy Warhol.

Quant aux Byrds, au paroxysme de leur succès, ils entameront l’année 1966 en inventant purement et simplement le psychédélisme américain, à huit miles d’altitude.
Mais ça, c’est une autre histoire 😉